Feminicides au Cameroun Part I
Derrière un simple flottement terminologique se cache un enjeu politique majeur. Au Cameroun, « fémicide » et « féminicide » sont utilisés indifféremment dans les médias et le débat public. Pourtant, ces deux concepts ne disent pas la même chose : l’un renvoie au meurtre misogyne, l’autre inclut la responsabilité de l’État et les victimes au-delà de la biologie.
Cette confusion n’est pas anodine. Elle expose à des risques d’exclusion, de décrédibilisation des alliances militantes et, in fine, d’émasculation du pouvoir transformateur du concept.
Dans cette première note d’une série inédite, les auteurs retracent la généalogie des deux termes, analysent leur implantation au Cameroun et appellent à une clarification indispensable pour toute action publique cohérente.
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Centre africain d’études sur la criminalité et la sécurité (ACCSS Africa)
Fémicide pour les un·e·s, féminicide pour les autres : ambiguïté conceptuelle et risques d’émasculation d’un concept transformateur
Introduction
Deux titres de presse, parmi beaucoup d’autres, suffisent à illustrer le trouble terminologique ambiant:
- Femicide in Cameroon : At least 33 women killed since January 2026 (Lebledeparle.com 14 avril 2026)
- Féminicides au Cameroun: 67 cas enregistrés depuis le 1er janvier 2024 (actucameroun.com 26 novembre 2024)
Des dizaines de femmes ont été tuées au Cameroun par leurs conjoints ces dernières années, et l’explosion apparente de ces cas s’est accompagnée de la montée en visibilité d’un terme nouveau : fémicide. Ou plutôt féminicide. Dans le débat public camerounais, fémicide et féminicide sont employés de manière interchangeable, comme le montrent les titres ci-dessus, pour désigner une même réalité : la perçue augmentation alarmante des meurtres de femmes par des partenaires intimes ou des membres de la famille. S’agit-il d’une simple faute d’orthographe, d’un flottement linguistique banal, ou bien d’une méconnaissance profonde de la portée de ces concepts par les actrices et acteurs engagé·e·s pour les droits des femmes au Cameroun ? Que nous dit cette ambiguïté conceptuelle de l’état de la lutte contre les violences basées sur le genre (VBG) dans le pays, et quels risques et conséquences en découlent ?
Pour répondre à ces questions, cette première note commence par interroger la généalogie des deux termes, avant de retracer leur trajectoire d’implantation au Cameroun. Elle montre notamment que l’expression féminicide a été forgée en Amérique latine pour combler les lacunes perçues du terme fémicide, lequel ne permettait pas de rendre pleinement compte des victimisations liées aux identités de genre non cisgenres et de la responsabilité structurelle de l’État. Les deux expressions s’inscrivent et/ou soutiennent des luttes politiques et idéologiques que certain·e·s considèrent comme distinctes. En confondant ces deux termes, le débat public camerounais s’expose à des risques sérieux d’exclusion, de décrédibilisation politique et, in fine, d’émasculation du potentiel transformateur du concept.
Généalogie de deux termes pivots dans la lutte contre les violences envers les femmes.
Le 26 novembre 2012, la « Déclaration de Vienne sur le fémicide » a été signée à l’occasion d’un symposium d’une journée organisé par le Conseil académique sur le système des Nations Unies (ACUNS). Cet événement symbolique intervenait plus de quarante ans après que Diana Russell, pionnière, chercheuse et militante féministe, ait introduit ce terme devant le Tribunal international pour les crimes contre les femmes. En 1976, Russell utilisait le mot pour attirer l’attention sur les violences et discriminations perpétrées par les hommes à l’encontre des femmes, même si elle n’en donna une définition explicite qu’en 1990 :
« le meurtre de femmes par des hommes motivé par la haine, le mépris, le plaisir ou un sentiment de possession des femmes » (Caputi et Russell, 1990 : 34).
Quelques années plus tard, Radford et Russell (1992) définissaient le fémicide comme un meurtre misogyne commis par des hommes. Les deux auteurs poursuivaient alors un triple objectif : mettre en lumière la violence généralisée subie par les femmes et les filles de la part des hommes ; mobiliser les acteurs concernés pour s’attaquer au problème ; et inciter les gouvernements à légiférer et à infliger des peines appropriées. En 2001, Russell élargit la définition afin d’inclure le meurtre des femelles par des mâles en raison de leur sexe, englobant toutes les formes de sexisme masculin qu’il s’agisse du sentiment de droit acquis, le plaisir, ou l’exigence de soumission. L’auteure justifiait l’usage des termes femelle et mâle par la nécessité de reconnaître que les nourrissons, les fillettes et les adolescentes sont également tué·e·s pour des motifs sexués ou genrés.
Depuis lors, d’importants travaux sur le fémicide ont été menés de façon continue. L’attention portée à ce phénomène a toutefois considérablement augmenté à partir des années 2000, sous l’impulsion des féministes, des communautés locales, des universitaires et de certain·e·s responsables publics. C’est en Amérique latine que la résistance a été la plus active, cette région enregistrant certains des taux de fémicide les plus élevés au monde tout en offrant des exemples remarquables de transformation sociale et législative.
Dans ce contexte, Marcela Lagarde introduit au Mexique le terme féminicide (feminicidio) pour mieux mettre en lumière le rôle de l’État dans l’omission, la négligence, voire la complicité face aux meurtres violents de femmes et de filles, en particulier celles rendues structurellement plus vulnérables (femmes autochtones, femmes pauvres, travailleuses du sexe). Lagarde s’inscrit dans le sillage de Russell tout en opérant un déplacement : le féminicide dénonce non seulement l’oppression patriarcale, mais également l’impunité garantie par les institutions étatiques, qui ne parviennent pas à rendre justice aux victimes et à leurs familles. Dans le prolongement de cette approche, l’usage du terme féminicide plutôt que fémicide désigne par ailleurs :
« la mort d’un être féminin (au sens biologique de femelle) ou d’une personne présentant des caractéristiques féminines, qu’il s’agisse ou non d’une femme » (Monárrez Fragoso, 2019 : 89).
Autrement dit, alors que le fémicide renvoie principalement au meurtre des personnes nées avec des organes reproducteurs femelles, le féminicide inclut explicitement les violences létales à l’encontre des personnes se définissant comme fille ou femme, de façon provisoire ou définitive, indépendamment de leur sexe biologique. Les implications politiques et juridiques de cette distinction sont radicales, comme le montrera la troisième partie de cette note. Bien que surtout employé en Amérique latine, le terme féminicide a depuis été adopté par plusieurs pays européens, notamment l’Espagne et l’Italie (Spinelli, 2011). Il trouve un écho croissant à l’échelle mondiale, à mesure que les mobilisations attirent l’attention sur la responsabilité des États et l’insuffisance de leurs réponses face aux meurtres de femmes, de filles et de personnes féminisées.
Chronologie, acteurs et modalités de la domestication d’un concept aux origines lointaines
Un examen rapide des médias en ligne permet de dégager cinq constats majeurs. Premièrement, l’introduction du terme dans l’espace médiatique camerounais est récente. Le premier article recensé ayant mobilisé l’une des deux expressions date de juillet 2020. [...] Deuxièmement, le terme ‘féminicide’ est aujourd’hui environ cinq fois plus employé que ‘fémicide’ dans le corpus médiatique camerounais examiné. [...] Troisièmement, au moins trois médias emploient fémicide et féminicide de manière interchangeable. [...] Quatrièmement, l'ensemble des articles publiés par des médias étrangers utilise le terme féminicide, à l'exception notable de HumanAngle. [...] Cinquièmement, aucune discussion de fond n’a émergé dans l’espace public camerounais quant à la signification de ces deux expressions.
Risques et conséquences d’une ambiguïté conceptuelle
L’ambiguïté conceptuelle qui caractérise le débat public au Cameroun comporte au moins trois ordres de risques : un risque d’exclusion, un risque de décrédibilisation politique et idéologique, et un risque d’émasculation du potentiel transformateur du concept. [...]
Conclusion partielle
Cette première note a montré que l’indistinction entre fémicide et féminicide n’est pas un luxe académique : elle engage des choix politiques profonds touchant à la délimitation des victimes légitimes, à la solidité des alliances militantes et à la possibilité même d’une action publique transformatrice. [...]
Références citées
• Caputi, J. et Russell, D. (1990). Femicide: Speaking the Unspeakable.
• Monárrez Fragoso, J. (2019). Feminicidio: Una tipología.
• Radford, J. et Russell, D. (1992). Femicide: The Politics of Woman Killing.
• Spinelli, B. (2011). Femicidio. Dalla denuncia sociale au riconoscimento giuridico.
À lire, partager et discuter entre acteurs de la lutte contre les VBG.

Le Dr Dany Tiwa est Sociologue et criminologue critique, le Dr Tiwa est diplômé des universités de Yaoundé I (Cameroun), Lille 3 (France), Hambourg (Allemagne) et Utrecht (Pays-Bas). Il travaille actuellement comme consultant senior en recherche et évaluation pour plusieurs agences des Nations Unies et est le fondateur et directeur exécutif du Centre africain d’études sur la criminalité et la sécurité (ACCSS Africa).

Le professeur Solange Essomba est enseignante de Sociologie au département Sociologie de l’université de Yaoundé 1 ou elle coordonne le master Genre et de Développement. Elle est par ailleurs experte en sciences sociales dans le cadre du projet sur le genre et la lutte contre les extrêmes climatiques (PALM-TREEs) financé par le CRDI et l’Université d'oxford.